Il y a longtemps qu’un texte ne m’avait pas happée comme celui-là, provoqué ce sentiment de flotter en permanence dans l’histoire une fois le livre refermé, ou projeté sur mon quotidien les images de celui d’une autre, fictionnelle et pourtant presque tangible.
Cette autre, que l’on devine et découvre d’abord à travers le regard de son mari, semble tout à la fois victime éternelle et prédatrice prête à bondir ; une femme comme il en existe des milliers, écrasée par le poids d’une société patriarcale qui ne lui laisse que peu (voire pas) de place pour s’exprimer.
Tout me paraît étranger. On dirait que je suis de l’autre côté de quelque chose. Derrière une porte sans poignée. Ou bien ne fais-je que m’en rendre compte maintenant alors que c’est là que j’ai toujours été? Il fait sombre. Tout est confus au sein de cette obscurité.
Han Kang laisse voir en filigrane de son récit toute la violence des désirs contraints, des silences familiaux, des normes sociales. Car dans ce texte, le corps féminin est à la fois objet de convoitise, de fantasmes, de mépris, et c’est par l’effacement qu’il réaffirme sa puissance dans un paradoxe finalement salvateur.
On est dérangé, remué par ce récit cru où l’onirique le dispute à l’hyperréaliste, trouvant une forme de beauté dans la renonciation au charnel de son héroïne, créature éthérée et presque mythologique qui érige sa grâce comme un rempart au monde.
