Amandine Agic
D'un pays qui n'existe plus
Comment grandir avec le spectre d’une guerre en toile de fond de son existence ? Avec le souvenir d’un pays dont les frontières et les réalités ont volé en éclats lorsque l’on avait six ans ? Comment se construire dans un monde où l’on utilise des couvertures pour se protéger des snipers et dans lequel l’on entend son père pleurer, tard le soir ? Comment appréhender l’horreur et la complexité d’un nettoyage ethnique lorsque l’on est une enfant et que l’on vit en France, à près de 2’000 kilomètres de son village d’origine, ravagé par le conflit. Comment se souvenir de celleux que l’on n’a pas forcément connu·es mais dont on se découvre si proche lorsqu’il s’agit de faire perdurer une culture et un savoir-faire unique. Et comment questionner toute cette matière qui constitue son environnement familial alors que le sujet est hautement sensible et n’est jamais abordé spontanément ?
Je viens d’un pays que je ne sais plus nommer. Je viens d’un pays auquel je ne pense plus, d’un pays auquel je ne sais plus penser. Je viens d’un pays auquel je ne peux plus penser. Je viens d’un pays dont le nom n’existe plus qu’après « ex ». Je viens d’un endroit qu’il faudra rebaptiser. Je suis yougoslave et je ne le suis déjà plus ; je suis yougoslave et je ne le serai jamais plus. La Yougoslavie devient un espace intérieur.
Aucune de ces questions ne trouvent de réponse dans le magnifique et bouleversant premier roman d’Amandine Agic. Elles forment la trame narrative d’un exercice de mémoire et de réappropriation d’une histoire fragmentée sur le front de la guerre. L’histoire d’une famille entre deux pays mais confrontée à une réalité commune, celle d’une nation qui se déchire, d’un pays qui n’existe plus. L’écriture vive et parfois enragée de l’autrice prend à la gorge et aux tripes mais sait aussi se faire touchante pour évoquer la tendresse d’une tante ou les larmes d’une jeune femme en quête de mémoire. Une réelle découverte.

Leave a Comment: